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Le Polième (Bernard Noël) Matériologie IV,  de Michel Surya  Editions Lignes.

 

         Michel Surya propose une lecture politique du poète Bernard Noël. Cet angle de vue, qui rend compte d’une totalité (fragmentée) de son œuvre, de son déroulement dans le temps, de sa fidélité à la révolution et d’une unité de son travail d’écrivain, est peu abordé, est même occulté par une certaine critique tenant de la théorie des genres et du cloisonnement de la littérature qui construit une figure du « poète » apolitique, sorte de grand albatros détaché du réel et des enjeux de la cité, englué dans le sentimentalisme et aveugle aux événements historiques et à la transformation du monde. Un poète devrait s’occuper de la Beauté, de l’Idéal et des dieux en façonnant des poèmes qui élèvent, aspirent à une hauteur, à une transcendance par un style noble et supérieur qui exprime les tourments de l’âme et oublie le corps, le très-bas, la souillure, le gros orteil, la boue, l’horizontalité de l’homme. Dans son essai Excepté le possible *, Michel Surya dénonce une poésie verticale, idéale, haute, élevée, à travers la lecture de quatre poètes (Jacques Dupin, Roger Laporte, Bernard Noël, Jean-Michel Reynard) qui, à la suite de Georges Bataille, s’inscrivent dans la « haine de la poésie » et construisent leur œuvre poétique contre la poésie et sa tradition idéaliste.

         Une lecture politique de l’œuvre de Bernard Noël (poèmes, récits, romans…) permet son inscription dans le matérialisme et dans une continuité avec l’œuvre de Georges Bataille. Sa poétique s’affirme d’une politique qui porte le nom décrié, honni, « sensuré » de révolution. Selon Surya, le mot politique est « sensuré » et « démonétisé », pour qu’il retrouve de sa valeur, il faut le concilier avec le mot révolution. Comme Alain Badiou qui n’envisage la politique que comme « politique d’émancipation », Michel Surya écrit à propos de Bernard Noël :

« Raison de plus pour lui de surenchérir ; d’affirmer qu’il n’y a de politique (réelle, authentique, etc.…) que révolutionnaire (définitive ou permanente : un « perpétuel recommencement »). Que la politique est révolutionnaire ou n’est pas.

         Michel Surya forme un mot pour dire le rapport entre politique (de la révolution) et la poésie, annulant ainsi leur séparation (voulue et affirmée par les critiques et le pouvoir) pour affirmer leur soudure, leur conciliation : le « polième ».

« La compression (la contraction, la concrétion) de la polis et de la poiêsis, seule à même de nommer ici la transsubstantiation native de la politique et du poème – le poème étant ici entendu comme moment ou comme effectuation de la poésie. »

         Le mot « polième » permet de faire la jonction entre Rimbaud et Marx, entre le « changer la vie » du poète et le « transformer le monde » du philosophe révolutionnaire. Ainsi Bernard Noël si peu surréaliste qu’il soit, s’inscrit dans la règle formée par Breton et Trotski, selon Surya qui écrit :

« la poésie est condition de la liberté révolutionnaire                                                                   la révolution est condition de la liberté politique. »

         L’essai de Michel Surya analyse à partir du polième l’œuvre abondante du poète. L’auteur souligne l’importance de son Dictionnaire de la Commune de Paris comme origine d’une politique émancipatrice, comme une « expérience révolutionnaire en soi »

         Le concept, formé par Bernard Noël, de « sensure » à la suite du procès engagé contre son livre Château de Cène, permet de construire le rapport étroit entre politique et poésie. En effet la poésie est affaire de langue et de langage, de sens et de signification, de signifié et de signifiant. Elle interroge l’homme en tant qu’Etre de langage qui construit sa pensée au moyen de mots. L’homme habite le monde à travers le langage. Or la domination bourgeoise qui érige la marchandise comme fétiche – tout est sous la domination marchande, tout est profit, rentabilité, gain d’argent -  exerce une « sensure » sur les mots et le langage par où se construit  le sens d’une vie, c’est-à-dire qu’elle prive de « sens » la langue et la politique d’émancipation. Sa domination s’appuie sur des mots qu’elle vide de leur signification. Le poète réaffirme ce sens dépossédé, nié, oblitéré  par la domination bourgeoise du capital et redonne de la valeur au mot révolution et à la vie.  Dans la Castration mentale, Bernard Noël écrit :

« Dans la société laïque, chaque homme ne peut trouver le sens qu’à l’intérieur de son activité et de ses relations, car, en l’absence de Dieu, activité et relations représentent le seul point d’appui dont nous disposons pour transformer le temps. Transformer le temps qui nous emporte vers la mort, le transformer en sens. Etre privé de sens, c’est être précipité dans l’emportement vers la mort, et ne trouver aucune prise pour lui résister.  Notre époque est en crise parce que les hommes voudraient aller vers le sens, mais leur appartenance au corps économique ne les porte que vers la consommation, qui est pure mortalité. »

         Michel Surya, à travers l’œuvre de Bernard Noël, redonne du sens au mot politique qui s’affirme contre la « politique » gestionnaire de l’Etat, contre la séparation produite par la domination bourgeoise et contre la « politique » démonétisée par la marchandise, et qui, grâce à son rapport avec la poésie (jeu et mise en question du langage) crée la figure du polième qui fait advenir le sens du mot révolution.  En exergue à son essai, Michel Surya cite cette phrase de Bernard Noël comme une ouverture au polième du poète politique, comme un devenir et un recommencement révolutionnaire et poétique :

« Nous n’avons connu que des révolutions vaincues ou des révolutions trahis ; les premières gardent nos illusions, les secondes notre désespoir. Le pire est que les trahisons, qui, seules, réussissent, ont définitivement dénaturé la langue même de la révolution. Et cette langue, en se dénaturant, gangrène ce qu’il faut continuer d’y chercher, si l’on ne veut pas se résigner à la mort. » 

 

 

*Excepté le possible de Michel Surya Editions Fissile                

                                   

 

Manuel Albano

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