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A propos de La fin dans le monde de Michel Deguy

  

 

 

Note de lecture par Manuel Albano



 

Michel Deguy est poète, philosophe, traducteur et rédacteur en chef de la revue PO&SIE. Il a publié de nombreux recueils de poèmes ( Donnant donnant poèmes 1960-1980 Poésie/Gallimard, A ce qui n’en finit pas Seuil, Desolatio Galilée…) de nombreux essais ( L’Energie du désespoir PUF, La poésie n’est pas seule Seuil, Réouverture après travaux Galilée…) des traductions de Heidegger ( Approche d’Hölderlin Gallimard) et de Paul Celan.

 

La fin dans le monde est un essai qui comprend un ensemble d’articles (études et lectures) mêlant réflexions philosophiques, écologiques, poétiques, étymologiques. Alain Badiou dans son séminaire sur Platon affirme que la philosophie est une langue impure, un mélange. L’écriture de Michel Deguy est hétérogène. Elle interroge la langue et la pensée de différentes manières dans une arborescence qui fait advenir le sens à travers l’étymologie, la rhétorique, la poésie. Elle s’inscrit à contre-courant, en porte à faux avec la langue homogène, épurée du discours publicitaire, politicien et sportif de notre société de consommation et de dévastation du langage (novlangue).

 

La fin dans le monde s’interroge sur la notion de « fin » avec pour toile de fond l’horizon catastrophique, le désastre écologique qui est annoncé si nous ne changeons pas de direction (politique et économique). Clôture d’un monde, finitude sans infini, un mur, une impasse, un arrêt définitif, mais qu’en est-t-il de l’infini quand tout risque de finir, de cette ouverture au monde, du monde dont parle Jean Luc Nancy dans L’adoration ? Michel Deguy lui fait écho quand il écrit : « le fini se change en infini parce qu’aucune fin n’épuise le désir. » La terre s’épuise, le désert croît et le désir se réduit à la pulsion : prendre, posséder, consommer, détruire (pulsion de mort)

 

Dans un article « Ecologie et poésie », l’auteur souligne l’importance et le rapport de ces deux mots qui : « non seulement se conviennent mais disent et visent « le même ». Michel Deguy cite plusieurs fois le poète Hölderlin : « Où sommes-nous avec le grand lieu commun Hölderlinien de « l’habitation poétique de la terre », du séjour (éthos), motif que j’appelle volontiers de l’attachement… (article dies Irae). Il écrit aussi plus loin : « La poésie » concerne l’habitation terrestre. Le poète est dans le monde et donne à voir le monde à travers la langue qui fait images et métaphores… Michel Deguy développe une ontologie du « comme », de l’être comme qui répond à l’être avec de Jean Luc Nancy. Mais dans la dévastation écologique et sociale, conséquence d’un mode de vie et de production/ consommation, comment habiter le monde de façon poétique, c'est-à-dire en comparant les étants, les choses, les beautés, en partageant du sens, en étant comme les oiseaux, comme l’eau, comme un poète, comme un ami, comme un compagnon, comme être ensemble et lointain sur la terre ?

 

Michel Deguy rend hommage dans une série d’articles à des auteurs contemporains qui s’inscrivent dans une continuité ou une fin (mort, disparition) : Claude Esteban, Ko Un (poète coréen), Yves Boudier, Yves Charnet, Geremek (« une grande figure de cette Europe qui ne se fera pas »). Ces lectures donnent à entendre et à lire des expériences d’écriture, de poésie dans ce monde où résonnent les fins (fin de l’Europe sociale, de l’Europe des peuples…)

 

Michel Deguy poursuit aussi sa réflexion sur la traduction et sa nécessité même quand elle concerne le poème qui est par définition intraduisible dans une autre langue.

 

La poésie pense d’où son lien avec la philosophie. Dans l’article « Philopoèsie » Michel deguy analyse le rapport entre poésie et philosophie. « L’élément commun » est la philia , c'est-à-dire l’amour. « La philosophie aime le sophon », la poésie aime aussi. Elle est attachement et détachement à l’être, au monde… Elle participe de l’émotion. Elle exprime un rapport au monde, aux autres. Mais si la philosophie procède par exemples pour démontrer ou questionner des valeurs, des vérités (cf Socrate), la poésie, elle, selon les mots de Michel Deguy « montre l’exemple ». Elle s’inscrit dans le « voir », l’image, « Le voyant lumineux ». Un poème donne à voir dans une circonstance une émotion, un ressenti qu’il rend en image, en comparaison.

 

L’essai de Michel Deguy est important parce qu’il réintroduit la poésie dans le débat, dans la réflexion, dans cette présence au monde de plus en plus dévastée. Qui se soucie de ce que pensent les poètes ? Le dernier article du livre s’intitule « y a-t-il un poéticien dans la cabine ? » Quand l’avion menace de s’écraser, quand la terre menace de se retirer sous la folie des hommes, quand le monde menace de finir, peut être faut-il tendre l’oreille à ce que disent et écrivent les poètes.

 

Ecoutons Michel Deguy :

 

« L’écologie est radicale- ou insignifiante.

En ce qui concerne la pensée, donc, la radicalité n’est pas seulement de mise. Ou bien la pensée cherche (et gagne) la radicalité, ou bien elle est hors jeu. En ce qui me concerne, c’est précisément la poésie, la pensée poétique (c'est-à-dire la mise en boucle de la pensée de la poétique et de la poétique de la pensée) qui est capable de radicalisé par définition : l’exemplarité risquée, la paradoxalité oxymorique, l’endurance de l’aporie, l’exercice de la contrariété et de l’impossibilité, telle est la mesure poétique. »

 

 

Manuel ALBANO

 

 

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