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Sous le signe d'Ingeborg Bachmann

par Manuel Albano

Il y a des poètes disparus qui nous interpellent du passé dont la voix s'est faite présence dans notre silence comme le murmure de la mer et qui annonce des futurs vers lesquels nous étendons nos rêves ; c'est une d'une tombe ouverte que monte le chant de la poétesse morte :

 

" Dans les arbres je ne puis plus voir d'arbres

Les feuillles n'ont plus de branches qui les tiennent

dans le vent.

Les fruits sont doux, mais sans amour.

Ils ne rassasient même pas.

Qu'adviendra-t-il ?

Devant mes yeux fuit la forêt,

à mon oreille les oiseaux ferment la bouche,

nulle prairie ne deviendra mon lit.
Rassasié du temps

j'ai faim de lui.

Qu'adviendra-t-il ?

 

Sur les montagnes brûleront les feux nocturnes.

Faut-il m'ouvrir, à nouveau m'approcher de tout ?

 

Je ne puis en aucun chemin voir un chemin. "

Et sous le vent de décembre quelques feuillets épars d'Ingeborg Bachmann s'envolent dans la nuit d'hiver parmi les croix tordues qui se penchent sur les tombes closes des morts. J'écoute son chant d'outre-tombe qui monte du caveau et qui s'élance vers les âmes dont les cimes transpercent le ciel meurtri. Et son oiseau, l'effraie venue des forêts, se perche sur le plus grand arbre du cimetière et accompagne du battant de ses ailes la complainte d'Ingeborg. Je me lève de la tombe où j'étais prostré pour aller ramasser près d'une stèle un de ses poèmes dispersés qui parle de mort qui déambule... Je crie à la nuit sa poésie... Pour que quelquechose me réponde... Mais l'effraie effrayée s'envole vers le clocher. Alors je dépose une cigarette blonde sur la tombe d'Ingeborg qui s'est refermée pour l'éternité... Il est tard, je rentre à Paris.

Ingeborg, tu as été une errance dans l'infini, un rayon de lune. Sans abri, surnuméraire, sans demeure où te reposer avec bonheur, il n'y avait aucune place où accrocher ton nom et ton identité disparaissait sous la pluie, sous la langue allemande dans laquelle tu te tenais cachée. Cette nuit, sous ton étoile, je reste seul avec toi, écoutant ta voix. Tu parles de moi alors j'essaye de te répondre. Mais pourras-tu m'entendre de ta mort. Des mots reclus, des mots perclus, des mots perdus, j'écris pour les morts.

Elle est morte comme une sorcière dans les flammes de son enfer, mais rien ne pourra clore sa voix qui résonne en moi et je l'entends souvent me murmurer du plus profond de ma solitude, ses mots me disent de survivre encore même si moi aussi j'ai été mort.

"Quand tu ressusciteras
Quand je ressusciterai
Nulle pierre devant la porte
Pas un bateau sur la mer"

Et nous revenons du champ des morts avec des yeux plus sombres. Nous visitons les cimetières de l'avenir pour comprendre que nous devons vivre avec la joie des douleurs vaincues.

J'ouvre en secret ton livre de poèmes laissé sur la table pour y rechercher ma trace passée, mon existence d'autrefois, celle délaissée aux creux de tes phrases... Parce qu'un arbre caché entre tes pages s'élève pour me tendre ses fruits, parce que dans tes voiles, sur tes navires, je trouve un autre nom, celui que je portais quand j'étais mort, je demeure un enfant de ton chant qui jaillit de ta gorge enfumée et qui m'interpelle comme la chanson d'une sirène égarée sur un rocher. Je suis ta trace dans ma langue qui t'est étrangère, j'écris avec le poids de ma mort pour toi qui chantais :

" Je suis Cela-qui-sans-cesse-pense-à-la-mort "

Ingeborg, ses cendres dans le vent de décembre, près du vieux port, se répandent comme neige sur la mer, dans le silence des navires prêts à partir, ici, je survis à ton passage, dans la nuit sous la clarté de ton étoile, je suis en exil avec ton chant qui me rattache au monde des vivants, Ingeborg, tu avais la grâce de celle qui résiste aux souffrances par la beauté indomptée de la danse.

Ingeborg Bachmann poèmes (Actes Sud)

Manuel Albano

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